Le 24 septembre dernier, la Banque nationale suisse a tranché : pas de changement de cap. Son taux directeur demeure à 0%, niveau inchangé depuis juin 2025. Une décision qui semblait acquise d’avance. Sur les 18 économistes interrogés par l’agence suisse AWP, tous sans exception s’attendaient à ce maintien. Pourtant, derrière cette apparente sérénité se cache une réalité plus complexe : l’inflation monte, et la BNS doit justifier son immobilisme politique.
Une inflation énergétique qui perce
Si l’inflation suisse reste contenue comparée à d’autres pays, elle ne baisse plus. La banque centrale prévoit désormais une inflation moyenne de 0,7% en 2026, contre 0,6% auparavant. Ses estimations passent également à 0,8% pour 2027, contre 0,6% lors de sa précédente prévision. Face à la hausse des prix des produits pétroliers, elle a légèrement revu à la hausse ses prévisions d’inflation pour les années à venir. Le coupable ? Les hydrocarbures, dont l’envolée des cours reflète les tensions géopolitiques mondiales.
Concrètement, en août, l’inflation a atteint 0,8% sur un an, contre 0,4% en juillet. Une progression qui, bien que modérée selon les critères mondiaux, tranche avec le contexte de quasi-déflation de l’année précédente. La question ne se pose plus tant en termes d’urgence inflationniste que de trajectoire : l’inflation repart-elle à la hausse en Suisse ? La BNS doit-elle réagir avant qu’il ne soit trop tard ?
Une divergence avec le reste du monde
C’est sur ce point que la situation devient véritablement délicate. Quelques jours avant la décision de la BNS, la BCE (10 septembre) et la Fed (16 septembre) relevaient chacune leurs taux de 25 points de base. Pendant que Washington et Francfort durcissent leur politique, Berne stagne. Et cet écart a des conséquences immédiates.
La Suisse se trouve dans une situation différente : l’inflation se situe dans la fourchette de stabilité des prix fixée par la BNS et le taux directeur est à 0%. L’écart croissant entre les taux d’intérêt suisses et ceux des pays étrangers devrait, pour l’instant, limiter les pressions à la hausse sur le franc suisse. Jusqu’à présent, donc. Mais jusqu’à quand ?
Une croissance inégale qui complique la donne
D’un autre côté, les signaux économiques restent porteurs. La BNS a revu ses perspectives de croissance à la hausse après un deuxième trimestre particulièrement solide. Elle table désormais sur une progression du produit intérieur brut suisse comprise entre 1,5% et 2% en 2026, alors qu’elle prévoyait encore une croissance d’environ 1% lors de sa réunion de juin. Une embellie inattendue qui justifie, aux yeux de la banque centrale, le statu quo monétaire.
Pour l’heure, l’inflation reste dans la zone de stabilité des prix visée par l’institution, entre 0% et 2%, sur toute la période de prévision. Techniquement, la BNS joue donc dans les clous de son mandat. Mais l’équilibre devient fragile. Selon GianLuigi Mandruzzato, économiste chez EFG International, “la poursuite de cette politique du taux-zéro est moins certaine qu’elle ne l’était encore récemment”. La probabilité pour que la BNS remonte ses taux en décembre ou en mars s’est accrue, au vu de l’inflation mais aussi de l’affaiblissement du franc suisse depuis l’été.
Un scénario à haut risque
Pour les Romands et l’économie suisse dans son ensemble, les enjeux sont clairs. La BNS a misé sur une trajectoire où la croissance monterait en puissance tandis que l’inflation resterait sage. Mais si les prix de l’énergie restent élevés, ou si les tensions géopolitiques s’amplifient, ce pari pourrait s’avérer hasardeux. Relever les taux trop tard risquerait de laisser l’inflation s’enraciner. Les maintenir trop longtemps pourrait affaiblir davantage le franc et réduire à néant les gains de compétitivité que les entreprises suisses auraient pu espérer.
En attendant, les trois prochains mois s’annoncent déterminants. La décision de décembre restera scrutée de près par les marchés, car elle marquera le moment où la BNS confirmera ou infirmera ses craintes inflationnistes émergentes.